Les Ingouvernables, histoire d'une rencontre

Rencontres nationale "génération ingouvernable"
28/29 janvier au CICP (Paris) et à la parole errante (Montreuil)

Compte rendu partiel et subjectif.


La rencontre nationale de "génération ingouvernable" qui s'est tenue à Paris ce week-end m'a semblé particulièrement réussie. Cela n'a sans doute pas du échapper au pouvoir qui a décidé de répliquer dès ce lundi matin avec une offensive contre les occupants du bois Lejuc à Bure : article Reporterre ; article Gazette debout.

Ce compte-rendu est largement partiel du fait que je n'ai pu assister qu'à la moitié des discussions :
- Discussion stratégique pour poser des dates communes.
- Comment faire tomber un régime?
-Comment des actions locales peuvent-elles se répondre de manière implicite et explicite?

Du fait du haut niveau de la discussion et des la richesse des propositions, ce compte-rendu est donc largement partiel et subjectif. Néanmoins, je pense qu'il pourra être utile à certains qui n'ont pu faire le déplacement.

Impression générale


Il y avait beaucoup de monde présent, apparemment bien plus que ce que les organisateurs avaient pu prévoir. Le samedi, la grande salle du CICP n'était pas assez grande pour accueillir tout le monde. C'est pour cette raison que la rencontre a été transférée à la Parole Errante le dimanche. Malgré ce très grand nombre, la gestion de la parole a été exemplaire. Si il y avait des "modérateurs" (est-ce le bon terme?) le samedi, la discussion de dimanche s'en est passée. De manière générale, il n'y avait ni liste de prise de parole, ni minutage et assez peu d'interruptions. Fait à relever : il n'y avait pas non plus de sono, ce qui obligeait l'assistance (plus de 200 personnes) à faire le silence et écouter chaque personne qui prenait la parole. Toutes les prises de parole étaient donc plus ou moins spontanées, ce qui n'a provoqué que de très rares chevauchements et une assez bonne parité entre hommes/femmes. Ce procédé, ainsi que la qualité d'écoute et d'autodiscipline ne m'ont pas vraiment surpris mais m'ont tout de même fortement marqué. Cela a permis l'expression un véritable dialogue qui a débouché sur de nombreux points de convergence et la mise en lumière de questionnements fondamentaux pour les "ingouvernables".

Un mot sur les organisateurs : il s'agissait clairement de la mouvance autonome qui a pris forme au printemps dernier dans le cadre de la mobilisation lycéenne et du cortège de tête. Donc des personnes jeunes, particulièrement inspirées par l'expérience italienne des années 70 et les écrits du comité invisible. Voici la brochure qu'ils ont éditée pour l'occasion : article Lundi matin.

Discussion stratégique pour poser des dates communes.


Je suis arrivé à la fin de la discussion d'introduction qui a embrayé directement sur la question des dates et de la stratégie à adopter dans les semaines et mois à venir. Les organisateurs ont proposé trois dates nationales : le 23 avril (1er tour), le 1er mai (formation d'un cortège de tête?) et le 7 mai (2e tour).
Ce sont ensuite des participants venus de différentes villes qui ont pris la parole. Voici ce que ce que j'ai noté :
- Lyon : le week-end du 4/5 février sera marqué par la présence simultanée de Macron, JLM et le FN. Ils proposent une discussion le samedi dans une salle puis une action de blocage du meeting du FN.
- Nantes : ils précisent que le mouvement du printemps est toujours bien actif et que l'intersyndicale reste mobilisée. Les menaces sur la ZAD ont eu pour conséquence de fatiguer de nombreux militants, mais depuis que la pression est retombée, on se projette plus facilement sur le printemps. Organisation d'une semaine de résistances du 20 au 26 février avec notamment des actions contre le meeting du FN (lancement de la tournée des Zénith). Un texte est dispo en ligne . Ils appellent à des renforts (surtout les 25/26 février).
- Marseille : ils continuent de tagueur à tout va les murs de la ville. Ils appellent à proposer des dates hors de l'agenda politicien (les élections). Ils ont édité un "manuel du petit saboteur".
- Bordeaux : le mouvement du printemps se poursuit à partir d'un squat. Ils sont prêts à se mobiliser à toutes les dates qui seront proposées.
- Montpellier : ils sont particulièrement actifs sur l'ouverture de lieux et de squats. Le principal est un cinéma "Le Royal Occupé" qui a le mérite d'être très spacieux et d'attirer l'attention de la population sur leurs activités. Ils passent en procès le 28 février, jour du carnaval de Montpellier. Ils appellent à des renforts pour cette journée.
- Rennes : ils tirent un bilan positif de la mobilisation du printemps. Il y a eu convergence des collectifs et des énergies. Un mouvement contre la criminalisation du mouvement social a donc émergé (journées du 2 au 4 février). Ils proposent une date nationale : le 1er avril comme journée de la blague électorale/politique.

Bien que d'autres villes soient présentes, il semble qu'on ait fait le tour des villes. Un Parisien prend la parole. Il s'excuse d'arriver comme un cheveux sur la soupe mais tiens à briser ce qu'il présente comme comme un "tabou" dans les discussions qui ont accompagné l'introduction et les annonces de dates : Nuit Debout. Les réactions sont agacées. Il précise que dans le champ de l'"ingouvernable", Nuit Debout Paris a fait ses preuves depuis le printemps. Aucune organisation n'est parvenue à imposer une ligne politique ou une gouvernance à ce qui est identifié sous le label "Nuit Debout". Néanmoins, une Assemblée de Coordination demeure active sur Paris (elle se réunit chaque semaine) et fonctionne de manière démocratique et transparente. Celle-ci est structurée autour d'une action principalement logistique liée à l'occupation de la place (le week-end). Politiquement, elle s'est engagée aux côtés des forces autonomes/révolutionnaires syriennes, des réfugiés présents à Paris et du collectif anti-répression avec lequel elle manifeste ce samedi après-midi.

Il rappelle que le besoin de constituer une force massive qui a été exprimé dans les interventions précédentes ne peut passer que par des outils de mobilisation tels que l'occupation des places. Il propose deux dates sur lesquelles l'Assemblée de Coordination est prête à s'engager, notamment sur la plan logistique. La première date est le 18 mars. Elle correspond à : l'anniversaire de la Commune de Paris, la veille de la manifestation pour la justice et la dignité (contre les violences policières et racistes) et le meeting de JLM qui se tiendra à la Bastille. La seconde date concerne le week-end du 31 mars/1er avril/32 mars, durant lequel il aurait été décidé de recevoir à République un maximum de deboutistes de toute la France. La première réunion préparatoire se tiendra jeudi 2 février aux Grands Voisins. Il fait part l'enthousiasme que suscite cette date parmi de nombreux collectifs (lesquels?), on peut prévoir une grande foire sur la place.

À la suite de cette intervention, Nuit Debout réapparaît : une participante prend la parole pour raconter comment elle a fait partie de ceux qui ont initié la Nuit Debout et la façon dont le Média Center a saboté la communication de la Nuit Debout parisienne. Cela dit, elle propose une pétition aux personnes présentes. J'ignore si quelqu'un a retenu le sujet de la pétition en question, tant la proposition m'a paru déplacée. Une pétition à un rassemblement autonome, on aura tout entendu ! Bref, le rejet est unanime, ce qui n'est pas étonnant.

La discussion s'est ensuite orientée sur les modalités d'action, les rapports de confiance entre les différents groupes, la difficulté de mener une action dans une ville qu'on ne connait pas, etc… Je m'en remet aux textes qui seront produits par les organisateurs. La proposition concernant le 18 mars a été reprise et appuyée par deux personnes qui ont bien aimé le côté contre-rassemblement au meeting d'une "gauche radicale" incarnée par Lordon, JLM et consorts. Elle a été désavouée par un participant particulièrement radical pour qui Nuit Debout ne serait que le produit du système à abattre. Mais ne sommes nous pas tous un peu une émanation de ce système ? Les personnes qui échappent à l'empire de la marchandise et du spectacle ne forment-elles pas une minorité (je me fixe dans le cadre occidental) ?

Un autre point a émergé de cette première discussion : celui du "label" "génération ingouvernable". Il semble que le mot "génération" pose problème. Un consensus semble avoir été trouvé sur le maintien d'un "label" qui se délaisserait de "génération" et offrirait donc un qualificatif "ingouvernable" adaptable à toute sorte d'action, outil numérique, communication, etc… La question de la nécessité d'un tel label n'a pas vraiment été tranchée mais a permis une clarification : il est possible d'agir avec comme sans. Nul besoin de créer une opposition entre les deux (contribution de Montpellier). Un autre participant a développé l'idée que l'ensemble des actions menées par les "ingouvernables" n'avaient pas forcément vocation à répondre à un programme précis ou un catalogue de pratiques validées ici ou là. Il a alors parlé de la composition d'une sorte de "fond sonore" auquel chaque collectif viendrait apporter  sa propre partition. La musique de fond ainsi créée permettrait la création du climat insurrectionnel auxquels beaucoup aspirent. nu exemple ne tarde pas à suivre : un collectif présente les affiches d'une campagne "Boycott 2017" qu'ils préparent depuis un petit moment et qui ont vocation à recouvrir celles des politiciens.

En fin de discussion, les Rennais et d'autres ont remis sur la table la question d'une date commune fixée par la rencontre. Ils ont fait part de leur déception au regard de la limitation des discussions et de l'incapacité de fixer une date nationale. Les organisateurs leur ont répondu que de nombreuses questions seront traitées dimanche et ils ont donc appelé à la patience, une date sera surement trouvée d'ici dimanche soir. Je n'en doute pas une seconde. Ils rappellent les dates données par les différentes villes, sans mentionner celle du 18 mars à Paris, ce qui vaut une nouvelle intervention de celui qui l'avait proposée. Mais il ne s'agit que d'une proposition et elle n'a pas fait l'unanimité. Le dernier à intervenir est un Parisien qui annonce qu'ils cherchent toujours des dates sur la capitale et qu'ils prendront en considération la proposition du 18 mars. La discussion se clôt d'elle-même.

Voter ou ne pas voter, telle n'est pas la question


Dans une salle encore plus remplie (les manifestants parisiens sont arrivés) la discussion part sur la question du vote. L'organisatrice introduit en parlant de la position de génération ingouvernable : l'action politique ne se limite pas au vote mais plutôt doit se déployer en dehors. Elle évoque (trop) rapidement la théorie et la pratique autonome italienne des années 70 avant de donner la parole à  l'Assemblée.
Je ne suis pas resté car j'étais invité ailleurs et la question du vote ne m'a jamais paru importante. Les premières minutes ont été consacrées au vote blanc, à l'échiquier politique actuel, à la question des élus etc… je précise juste qu'il y avait la volonté manifeste des organisateurs à dépasser le conflit entre abstentionnistes et votants et élaborer une pensée libérée de cette question du vote, ce que je trouve positif.

Le dimanche 29 janvier, je me rends à la parole errante (Montreuil) pour la suite des discussions. Cette fois, tout le monde peut écouter et participer à l'Assemblée, qui s'est débarrassée des modérateurs et se fait sur la base d'une horizontalité parfaite.

Comment faire tomber un régime?


Je suis arrivé un peu tard (14h30) et donc je n'ai pu suivre que la fin de la discussion. Il a été question de théorie et de pratique. Je n'ai pas pris de notes donc je vous fais surtout part de mes impressions. Il y avait une sorte d'opposition entre ceux qui proposaient de construire l'autonomie par des pratiques concrètes telles que l'occupation de lieux, le développement des échanges, d'un autre imaginaire etc et ceux qui étaient plus portés sur l'action radicale visant a créer un climat de tension susceptible de faire apparaitre les contradictions et la violence du système dans lequel on vit. La question de la paix sociale est donc considérée par certains comme le principal verrou à une dynamique de transformation. D'autres y voient plutôt une condition propice à la construction d'une alternative sans mettre en danger les corps et donc capable de mobiliser le plus grand nombre. Ce dialogue a laissé la place à la question de la relation des collectifs présents avec une frange bien plus importante de la population française.

Plusieurs personnes ont remis en question le fait de limiter les actions à une simple rage destructrice pratiquée par de petits groupes affinitaires. Elles ont évoqué la nécessité de rassembler du monde et donc d'accepter de parler et d'agir hors du milieux autonome/anarchiste. Le mouvement d'occupation des places (dont Nuit Debout) est revenu dans plusieurs interventions. Le cortège de tête a également été l'objet d'interventions plus ou moins critiques. On ressent le besoin d'aller au-delà de la création d'un climat de tension, "une petite musique de fond" il avait été dit samedi après-midi, et de se porter vers des masses jusqu'à présent tournées vers le l'abstention apolitique et le citoyennisme. La question de l'absence des forces révolutionnaires dans les quartiers populaires depuis longtemps "ingouvernables" a également été posée sans que des réponses puissent être apportées. On a aussi eu le coup de gueule d'un militant queer qui a demandé à ce que l'autonomie et la lutte contre les discriminations se construise en priorité au sein même du mouvement/élan.

Progressivement, le dualisme entre construction d'une envie, d'un climat insurrectionnel et de la mobilisation des moyens a laissé place à l'idée d'un besoin de multiplier les actions, d'offrir aux ingouvernables des quartiers populaires des outils forgés par les collectifs au printemps (une intervention de Montpellier - par exemple : les techniques d'ouverture de lieux et le savoir-faire de l'anti-répression) et de faire émerger partout des assemblées de lutte notamment au lendemain des jours de vote. Pour ce qui est des modalités d'action, l'autonomie des collectifs locaux reste de mise.

Comment des actions locales peuvent-elles se répondre de manière implicite et explicite ?


Après la discussion précédente qui s'est avéré assez théorique, il a été question des actions à mettre en oeuvre. De nombreuses idées ont émergé (j'en oublie un paquet) :
- sabotage de l'élection : s'attaquer et détourner la communication politicienne (notamment les affiches). Par exemple quelqu'un a proposé d'éditer des autocollants rond et rouges "ingouvernables" qu'on calerai sur le nez des candidats.
- interaction entre les villes : créer une sorte de "challenge" avec comptage de points autour d'action (attaques de locaux du ps/ump, détournements, affichages etc…)
- mobiliser autour du thème de l'abstention.

Entre temps, un court texte a été proposé et a recueilli l'approbation de l'ensemble des personnes présentes. Il devrait être rendu public d'ici peu (il ne manque alors que les dates).

La principale proposition qui est revenue et qui a fait consensus est la date du 1er avril. Plusieurs ont défendu l'idée d'un thème carnavalesque pour cette journée d'action ; il a été décidé de laisser à chaque localité de définir précisément ce qui sera fait ce jour-là (certains veulent organiser une grande assemblée, d'autres des actions plus dynamiques). Pour finir, les dates retenues ont été rappelées à l'assemblée. Ces dates concernant essentiellement le mois de février et d'avril, il s'est posé la question du mois de mars. Sur ce point deux informations importantes :

- la marche du 19 mars pour la justice et la dignité sera organisée et menée par les familles de victimes des violences policières et racistes (notamment le collectif Adama Traoré et Urgence notre police assassine). Un second cortège suivra avec tous les collectifs et individus solidaires. Il a été demandé de s'abstenir de toute forme de comportement offensif.

- la date du 18 mars à République "avec Nuit Debout" est revenue à plusieurs occasions. Tout comme la veille, l'opposition est plus venue d'individus que d'un consensus de l'assemblée.

Conclusion : ingouvernables et Nuit Debout


Tout ayant été dit et une date ayant été fixée, je suis rentré me mettre au chaud. Je n'ai donc pas pris connaissance de la mise en commun des discussions. Cela sera communiqué par les organisateurs et les différents collectifs dans les jours/semaines qui viennent, je suppose.

Mon impression est celle d'un franc succès de cette rencontre (la réplique de l'Etat à Bure en est le signe direct). Il y a eu un véritable sentiment de force qui ne demande qu'à s'affirmer avec plus de puissance au printemps. En ce qui concerne Nuit Debout, j'ai remarqué un véritable clivage entre les plus radicaux/les plus jeunes d'un côté et ceux qui souhaitent s'appuyer sur des outils susceptibles de rallier une grande partie de la population à la dynamique (on a parlé "d'élan") révolutionnaire portée par cette "génération ingouvernable". Sur la question des moyens, je retrouve chez ces "ingouvernables" une pratique réelle de  l'horizontalité et de l'autonomie locale sur laquelle Nuit Debout a tenté de se construire au printemps 2016 et que la police a durement réprimé (le récit des attaques policières de la place en avril reste à écrire!).

Il est évident q'une certaine animosité existe à l'encontre de Nuit Debout. Je pense qu'elle procède non pas d'une analyse approfondie de ce qu'il s'est passé sur les places mais plutôt d'un ressenti partagé par de nombreux ingouvernables. Une fois de plus Nuit Debout pose problème. Il est étonnant que la mouvance autonome se montre si silencieuse concernant l'occupation des places (françaises) au printemps 2016 (Je vous invite à lire la brochure Fumigènes et communisme). Le label Nuit Debout servi à toutes les sauces (MC, Convergence des luttes, Temps Modernes, France 5 etc…) a sans doute donné l'envie à ces jeunes de zapper ce moment. Peut-être qu'un retour sur les nombreux textes concernant ND produits entre avril et mai pourrait les convaincre d'aller au-delà du ressenti et de réfléchir à comment se saisir d'un outil tel que ND. Il suffit de les trouver.

Penser et agir avec l'international


Une dernière remarque qui concerne aussi bien les ingouvernables que Nuit Debout. Le samedi, un participant a relevé l'absence de "racisés" au sein de l'assemblée. Reprenant le thème de l'exemplarité des émeutes de 2005, il a interrogé les participants sur leur capacité à inclure dans l'élan ingouvernable les très nombreuses populations victimes des différentes formes de violence étatique. Non seulement il constate que la pensée révolutionnaire/autonome paraît inaudible dans ces territoires, mais il considère que la mobilisation aux côtés de la famille Traoré comme un échec. On sent un certain désespoir, voir un agacement dans son intervention. Il lui est répondu que le cas d'Adama Traoré constitue non pas un échec mais le signe d'une prise de conscience et un point de convergence quasi-inédit entre les populations racisées et les collectifs révolutionnaires qui se sont mobilisés très tôt. Le premier intervenant n'a pas semblé réellement convaincu par cette réponse.

Cette question a pointé une faiblesse qui est apparue au cours des discussions du week-end. À plusieurs reprises, il a été reproché à l'assemblée de ne parler que des expériences de NDDL, du cortège de tête et de toutes les actions menées depuis plusieurs mois et années en France, laissant de côté la question de l'international. De rares interventions ont soulevé cette question, mentionnant les luttes menées un peu partout, ainsi que les expériences des printemps arabes, de l'EZLN, du Rojava, de l'Espagne ou de la révolution cubaine. La capacité de la plupart des intervenants, mais aussi des organisateurs, à inscrire aussi bien la pratique que la théorie dans une réflexion historique et internationaliste m'a paru assez limitée. Si des cas particuliers semblent parfaitement maîtrisés (les spartakistes, l'Italie des années 1970, le Chiapas), la question géopolitique ne semble pas être le fort des ingouvernables. Je m'interroge : la pensée autonome (principalement celle héritée des italiens) serait-elle victime d'un certain provincialisme ? Il a été répondu à certains qu'il n'était pas aisé d'inscrire son action dans un cadre international tant que la mise en pratique d'une autonomie locale restait à construire. Avant de faire la jonction avec les zapatistes, commençons par reprendre le contrôle de nos territoires ! Je tiens également à préciser que depuis quelques années se manifeste une volonté de penser l'autonomie dans un cadre bien plus international.  Le dernier ouvrage du comité invisible, À nos amis, et les articles de Lundi Matin témoignent de cette (lente) évolution.

Néanmoins, la faible place occupée par la question internationale/transnationale aussi bien dans les discussions que sur les stands de brochures/livres de cette rencontre peut permettre de comprendre les difficultés et les échecs évoqués plus haut. En effet, comment se lier aux populations de "quartiers" et territoires tournés vers l'international, et plus particulièrement le continent africain? Il n'en a jamais été question durant ces deux journées (le cas Tunisien mis à part). Or, il serait erroné de penser que les racisés de France ne vivent que de violences policières, de rap et d'émeutes ou que leur imaginaire se limite à une expérience de l'occident. Elles sont porteuses de nombreuses traditions de luttes et de forme d'organisation autonome. L'insurrection de masse ne leur est pas étrangère ; les événements récents en Tunisie, au Burkina Faso, au Gabon et en RDC peuvent en témoigner. Le pouvoir raciste, militaire et impérialiste qui a tué Rémy Fraisse et Adama Traoré, ils l'ont combattu sous toutes ses formes depuis des décennies. Or, leurs savoirs, leurs analyses, leurs expériences ne sont que très rarement convoqués. Actuellement, les travaux de Mathieu Rigouste offrent un éclairage précieux sur la dimension proprement internationale de la politique menée par l'Etat français à NDDL, Sivens, Persan Beaumont et Bangui. La pensée et l'action de Frantz Fanon, d'Amilcar Cabral, du Black Panther Party (son programme a été évoqué le dimanche), de Steve Biko, de Ken Saro-Wiwa et des acteurs du "balai citoyen" burkinabé méritent l'attention des ingouvernables qui chercheraient faire le lien avec leurs copains racisés.

Cette rencontre nationale a été source d'un grand enrichissement pour l'ensemble des participants et laisse augurer un printemps explosif. Le rendez-vous est pris pour le 1er avril.

Ludo